au feu !

La cathédrale de Paris est en proie aux flammes. Un faux-contact dans les combles? L’étourderie d’une gargouille qui n’a pas éteint son mégot ? La “forêt” a brûlé. Il n’a fallu que quelques heures. Hélas, cher Bernard Pivot, ni nos larmes, ni la vaillance des lances, n’ont éteint l’incendie. Sous l’œil hypnotique des caméras (“en live” comme on dit maintenant) la flèche a cédé, plusieurs siècles sont partis en fumée.

Il n’y a pas eu de blessés… mais des millions de victimes, car le feu a réveillé cette part de mystère en nous; la transcendance, disent les philosophes. D’un coup, la foule se lève comme un seul homme, blessée quelque part, au profond. C’est beau, touchant, cet élan de générosité, ces messages venus du monde entier, cette émotion qu’on lit dans les yeux des touristes. Ouf ! le cœur de l’humanité est intact; c’est rassurant. Quelques minutes après la disparition de 500 tonnes de bois, 250 tonnes de plomb qui trônaient à 93 mètres de haut au-dessus du parvis, des millions d’euros affluaient. Comme s’il en pleuvait. On peut se réjouir.

Et pourtant…

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers*.

Si dans les jours qui viennent, Quasimodo sonne les carillons du tocsin, c’est pour nous dire à la manière de Jacques Chirac au 4e Sommet de la Terre “Notre maison brûle et nous regardons ailleurs”. Oui, une sublime cathédrale, plus majestueuse encore, brûle sous nos yeux : la NATURE.

Son temple est PARTOUT, c’est la planète. Malheureusement, bien qu’imminent, son effondrement NE SE VOIT PAS, ce n’est pas SPECTACULAIRE (latin : spectarer, regarder – speculum, miroir). C’est encore, dans l’esprit de certains, un bon film catastrophe avec “happy end” intégré, un blockbuster qu’on regarde dans la pénombre confortable de son salon avant de zapper sur la météo de demain.

Et pourtant, le message de la Nature, qui semblait confus à Baudelaire il y a 160 ans, est aujourd’hui parfaitement clair, audible : SOS ! Au secours ! je meurs ! NOUS mourons !

 La flèche de Notre-Dame est tombée, mais si nous ne faisons rien de spectaculaire, d’autres choses, plus solides encore, devraient s’effondrer bientôt sous nos yeux incrédules : la croyance que la Planète, l’Humanité sont éternelles, par exemple.

“Si l’on n’agit pas, il n’y aura plus de poissons en 2050” répète, à qui veut l’entendre Claire Nouvian fondatrice de l’association BLOOM pour la défense des écosystèmes marins. Dans quelques années, les “vivants piliers” de la forêt amazonienne seront un conte pour enfants. La liste des catastrophes silencieuses qui détruisent la faune et la flore est aussi déprimante qu’elle est interminable. Cela se passe sous nos yeux. Ici et maintenant.

Et pourtant, il n’existe aucun endroit particulier où s’agenouiller pour partager notre colère, envisager les possibles, communier, décider de notre destin.

Et pourtant, pas de mobilisation massive, unie, mondiale, inouïe, fraternelle. Ici et là, les voix fluettes de quelques lanceurs d’alerte qui hurlent au milieu des brouhahas médiatiques; des CoP (conférences internationales sur le climat ) qui s’enchaînent 21, 25, 250 comme un chapelet de vaines prières; des rapports du Giec (c’est le 5e depuis 1988) qui prédisent la fin d’un monde et qu’on lit comme un fait divers; quelques émissions de sensibilisation sur Arte ou à minuit, juste après Top Chef; des pétitions qui n’en finissent pas de s’égosiller; des Marches du siècle qui piétinent; de timides désobéissances civiles; des mouvements épars (Friday For Future, Youth for Climate, Rise for climate (Debout pour le climat)…) qui défilent gentiment devant quelques caméras compatissantes…

Faudra-t-il un cataclysme interplanétaire (ouragans, épidémies, accidents nucléaires, invasions d’insectes, éruptions volcaniques…) pour nous (r)éveiller ? Faudra-t-il, vivre de l’intérieur un film catastrophe hollywoodien, et voir le déluge de l’apocalyse emporter mille “twin towers” pour que le chœur du monde dise enfin STOP ! d’une seule et majestueuse voix comme dans les tragédies de Sophocle ?

«On a dressé des cathédrales, des flèches à toucher les étoiles, dit des prières monumentales : qu’est-ce qu’on pouvait faire de mieux? chante Francis Cabrel. En écrivant “Notre-Dame de Paris” en 1831, Victor Hugo avait réussi à faire naître un tel engouement qu’il la sauva de la destruction (Elle était tellement délabrée que Paris envisageait de la démolir !).

Nous espérons, nous attendons (nous sommes ?) ces voix perçantes, justes, puissantes, fédératrices, sans frontières (comme celle de la jeune suédoise Greta Thunberg, en grève pour le climat) qui déclencheront “l’éveil planétaire”, celui qui dressera l’humanité toute entière, unie contre le tsunami invisible (en japonais “vague d’orage”) qui nous menace !

“Et si rien ne devait être comme nous l’avions espéré, cela ne changerait rien à nos espérances” confie jean-luc Godard à 88 ans. C’est vrai, on ne fait pas les choses que l’on fait pour qu’elles réussissent mais parce qu’on espère qu’elles réussiront. Espérer, agir et n’attendre rien. C’est l’exercice intérieur le plus difficile. Il faut un optimisme inébranlable en l’humanité pour cela. C’est comme exécuter un double salto au-dessus du vide après avoir lâché le trapèze. C’est risqué, mais l’immobilisme serait pire encore !

Agissons, et espérons que d’autres nous rejoindront.

Passe à ton voisin.
;–)


* Correspondances, Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire
* dans le “LIVRE D’IMAGES” que Jean-Luc Godard nous donne à voir sur Arte, mercredi 24 avril à 22h25 et sur ARTE.tv jusqu’au 22 juin.

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